La vocation de l'ANF

L’ANF a une double vocation de l’ANF : l’entraide matérielle et l’entraide morale.

I - L’entraide matérielle.

La première forme d’entraide et la plus connue est l’attribution de bourses d’études, qu’il s’agisse de l’enseignement secondaire ou plus souvent de l’enseignement supérieur. C’est ainsi que l’ANF attribue chaque année une centaine de bourses L’ANF exige que les jeunes adultes bénéficiaires d’une bourse adhèrent aux valeurs de l’association et il leur est demandé de se souvenir leur vie durant de cette aide... Ces bourses vont soit à des familles dans le besoin, soit à des familles nombreuses tout simplement.

La deuxième forme d’entraide pour nos jeunes et nos moins jeunes concerne la recherche d’emploi sous toutes ses formes : méthologie, conseils, recours, rédaction de CV, information sur l’Assedic, l’ANPE et autres organismes...

La troisième forme d’entraide s’adresse à quelques personnes âgées pratiquement démunies de toute ressource à qui l’ANF verse une modeste pension viagère.

L’ANF est également en mesure d’intervenir dans un certain nombre de domaines : assistance administrative et sociale, association de famille, handicapés, attribution de secours exceptionnels en cas de chômage, d’échec à la création d’entreprise, d’accident...

Une autre forme d’entraide, souvent oubliée, est constituée par le vestiaire qui distribue chaque année plusieurs tonnes de vêtements.

Le bulletin trimestriel par ses petites annonces participe également à l’entraide.

Enfin la remarquable bibliothèque de l’ANF permet aux étudiants d’accéder à une documentation de première main pour la soutenance de mémoires ou de thèses de doctorat. Il faut savoir aussi que les dossiers d’admission à l’ANF sont déposés aux Archives Nationales dans la section des archives privées.

II - L’entraide morale.

Elle est plus difficile à définir et à saisir que la précédente, mais elle n’en est pas moins essentielle dans le monde uniformisé, banalisé, égalitariste et à la mixité sociale débridée qui est le nôtre. Il s’agit de permettre à ses membres d’entretenir et de développer pour eux-mêmes et pour leurs enfants, le sens des valeurs qui donnent à la noblesse d’aujourd’hui sa véritable raison d’être et fondent son unité. C’est pourquoi, nous voudrions rappeler quelles sont ces valeurs et comment peut-on les transmettre pour assurer la persistance de l’identité nobiliaire.

1 - Les valeurs reconnues ou prêtées à la noblesse.

Le général Jean du Verdier fait une bonne approche de la noblesse (voir rubrique "Noblesse Française") lorsqu’il écrit : “Au delà des vanités mondaines, c’est par la conscience qu’elle a de sa différence qu’elle constitue un groupe remarquable dans le monde contemporain. Se réclamer de la noblesse, qualité liée à la naissance, c’est admettre qu’une partie de nous-mêmes est prédestinée et c’est accepter les obligations qui en découlent... Cette attitude le distingue dans un monde contemporain qui exalte un individu “libéré”, homme de nulle part, sans mémoire de son passé, sans histoire familiale. Dans leur ensemble les nobles demeurent inspirés par une image d’eux-mêmes exigeante. Ce groupe social a su préserver sa spécificité à travers un attachement aux vertus et aux principes fondamentaux qui commandent la vie familiale et la vie en société” Molière exprime une idée proche lorsqu’il fait dire à l’un de ses personnages : ”Nous ne pouvons être fiers de nos ancêtres que dans la mesure où nous nous efforçons de leur ressembler et cet éclat de leurs actions qu’ils répandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le même honneur, et de ne point dégénérer de leurs vertus, si nous voulons être estimés leurs véritables descendants”. Quelles sont donc ces vertus tant prônées.

Malgré ses faiblesses et ses misères, la noblesse à toujours joui d’un certain prestige, sans doute à cause des valeurs qu’elle s’est plu à défendre avec constance. Au premier rang de celles-ci, il est sans doute possible de placer le sens de l’honneur. Deux exemples historiques illustrent bien ce propos. Chateaubriand à la fin de son séjour prolongé à Combourg rapporte une scène significative avec son père au cours de laquelle celui-ci le rappelle à ses devoirs et termine ainsi son entretien : “Monsieur le chevalier... je suis vieux et malade : je n’ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom.” L’honneur du nom et de la lignée est effectivement une préoccupation constante dans les familles nobles. Plus proche de nous le témoignage de Jacques Duclos dans ses Mémoires sur la Grande Guerre est encore plus saisissant : “Mon lieutenant de compagnie était le lieutenant marquis de Colbert ; c’était un homme de vingt-huit ans, amputé du bras droit, qui aurait dû être à l’arrière comme instructeur et qui avait demandé à être en première ligne. C’était un de ces aristocrates patriotes... disant à ses hommes avant de monter à l’assaut :”Partout où j’irai, suivez-moi.” Je le vois... avançant en tête, sans armes... la canne à la main (peut-être comme un souvenir d’épée !), ce qui imposait le respect. Et devant le comportement de cet officier de troupe, mes camarades mécréants et moi-même nous n’étions plus tentés de nous moquer de l’insigne du Sacré-Cœur de Jésus qu’il portait à sa capote à la place du cœur. Cette silhouette d’homme... était impressionnante et nous sentîmes un frisson nous glacer le dos lorsque nous le vîmes tomber, une balle l’ayant mortellement atteint... Il est certain que lorsqu’un officier donne l’exemple du courage à la tête de ses soldats, chacun de ceux-ci sent que son honneur est en quelque sorte engagé...” Autrement dit, grâce à l’exemple l’honneur peut être contagieux.

Une deuxième caractéristique de la noblesse se manifeste dans le sens exacerbé du devoir et du service. C’est ainsi qu’Alfred de Vigny déclare au moment de participer à l’expédition des “cent mille fils de Saint-Louis” pour aller défendre le trône de Ferdinand VII : “Ce sera dur, mais il le faudra”. Lors des expulsions des congrégations au début du siècle dernier, nombre d’officiers nobles n’ont pas hésité un instant à faire valoir l’exigence de leur conscience comme le lieutenant Boulay de La Meurthe qui devait déclarer “Je refuserai toujours de sévir contre la religion, car le devoir de ma conscience m’est plus cher que le devoir militaire” ou encore le lieutenant Boux de Casson : “J’ai respecté les pagodes et les mosquées, je ne souillerai pas les temples de ma religion.” Résultat, six mois de prison, une mise en non-activité par retrait d’emploi et un nouvel engagement en 1914. Vladimir Volkoff rappelle les préceptes de son éducation en ces termes : “En toutes circonstances, souviens-toi que tu es un Volkoff” ou affirme encore “La notion de devoir est, pour le gentilhomme, de tout premier plan”. Charles Melchior de Vogüé écrit en 1908 : “La tradition de la noblesse est essentiellement faite des services rendus. Les nobles n’ont aujourd’hui que des droits qu’ils partagent avec tout le monde. Mais ils ont des devoirs qui font partie de la tradition reçue.” Dans l’ancienne France, ce sens du service c’était évidemment le service du roi, mais cette tradition ne s’est pas perdue avec les grands commis de l’État en général issus de l’E.N.A. (des anciens élèves figurent dans chaque promotion). La plupart des descendants de la noblesse se font une certaine idée de la France et ont largement de tout temps payé l’impôt du sang par amour de la patrie, terme encore en vogue dans ces familles. Durant la Grande Guerre et compte tenu de son effectif au sein de la nation, la noblesse peut revendiquer la première place pour le sacrifice au champ d’honneur avec 5 à 6% de tués par rapport à la population noble contre 3% pour l’ensemble de la nation (20 à 25% de nobles tués par rapport aux mobilisés nobles). Lors de la seconde guerre mondiale leur engagement fut également exemplaire comme le montre le Mémorial édité en 2001 sur “L’engagement des membres de la noblesse et de leurs alliés". Il en fut de même dans les rangs de la Résistance et chez les déportés. Sait-on que 49 Compagnons de la Libération sont d’origine noble, soit près de 5% du total (1046). Dans l’un de ses meilleurs romans, Michel de Saint Pierre exprime parfaitement cette situation quand il fait dire à son héros principal à propos des personnes nobles : ”Elles veulent absolument se faire tuer à toutes les guerres... Elles ont à la fois la tentation de mépriser, et le gout de servir... Tu ne la vois pas, toi, cette petite armée de bougres à beaux noms qui marchent sur toute l’épaisseur de l’histoire et des traditions.” C’est sans doute pour cela que pendant longtemps les nobles ont embrassé la carrière militaire. Aujourd’hui encore la carrière des armes représente un pourcentage important dans le choix des activités professionnelles de cette catégorie sociale. (2% dans l’armée de terre et 10% dans la Royale selon Christian de Bartillat).

Mais le sens du service ne s’est pas limité au domaine de la haute fonction publique civile ou militaire, il a également concerné le domaine social avec les innombrables pionniers du catholicisme social : qu’il s’agisse d’Alban de Villeneuve-Bargemont et du libéral Charles de Montalembert initiateurs en 1840 d’une première loi sur le travail des femmes et des enfants, du marquis René de La Tour du Pin et du comte Albert de Mun, fondateurs de l’Œuvre des cercles catholiques d’ouvriers qui connut un immense succès, d’Armand de Melun, de MM. de Riancey et d’Azy à l’origine des premières caisses de retraites ouvrières et des sociétés de secours mutuel, des très nombreux nobles membres de l’Action libérale populaire nouveau parti créé en écho à l’encyclique Rerum Novarum pour améliorer la condition du prolétariat.

C’est certainement dans le milieu agricole que les nobles ont eu une influence encore plus considérable, notamment sur l’amélioration des cultures et leur rôle furent déterminant dans le développement des sociétés d’agriculture, des comices, des syndicats avec la loi du 21 mars 1884, de la mutualité agricole, des coopératives, du crédit, de l’enseignement. Emmanuel Le Roy Ladurie a bien résumé le rôle de la noblesse dans le monde rural lorsqu’il écrit : “Ces syndicalistes à particule ont souvent fait bien davantage pour transformer la société villageoise que ne faisaient les révolutionnaires en chambre, incapables d’appréhender les ruraux.”

Enfin au-delà des exemples précédents, l’engagement peut encore aller plus loin lorsqu’il concerne le plus haut service. Monique de Saint Martin constate dans son ouvrage sur la noblesse que le nombre de vocations religieuses dans l’aristocratie, bien qu’en diminution, est encore relativement très important. C’est ainsi qu’en 1988, près de 4% des prêtres des diocèses de la région parisienne étaient issus du monde nobiliaire, soit vingt fois plus que la proportion de la noblesse par rapport à l’ensemble de la population (0,2%). Ce constat n’est pas surprenant, car ce milieu reste très attaché par son histoire et ses origines à la pratique religieuse et aux valeurs chrétiennes comme le souligne Cyril Grange, sans commune mesure avec le reste de la population. Il suffit pour s’en convaincre de participer à des messes de mariages ou des obsèques qui révèlent le plus souvent de profondes convictions religieuses qui vont bien au-delà de la pratique dominicale. En effet, tout au long des XIXe et XXe siècles, la plupart des représentants de la noblesse se sont largement investis dans des œuvres charitables de toutes sortes, dont l’une des plus significatives est sans doute l’Œuvre des campagnes, toujours existante, destinée à rechristianiser le monde rural. Les familles nobles sont également très présentes dans des publications religieuses de haut niveau tels que les Cahiers de la rue d’Assas.

Une autre vertu cultivée par la noblesse est le raffinement dans tous les domaines qu’il s’agisse de l’attention à autrui, des relations dans la société, de l’art de vivre, de la bienséance, de la dignité de la femme, bref de ce que l’on dénomme en général la courtoisie. Au fil des siècles, toute une culture est issue des cours princières, “celle du respect de la femme, qui dorénavant, qu’elle soit noble ou bourgeoise, aura le pas en société sur les hommes, le plus grand respect étant acquis aux dames âgées.” Un premier exemple de cette courtoisie nous est donné par Monique de Saint Martin lorsqu’elle rapporte les propos d’un ancien diplomate Christian de Nicolay : “Certains pensent bien faire en disant à leur invité : “Faites ici comme chez vous”. C’est là, semble-t-il, une conception erronée du rôle de l’hôte qui parait abandonner à son sort celui qu’il reçoit, avec la recommandation sous-entendue de ne pas se gêner réciproquement. Préférable est l’expression ”Soyez le bienvenu” ; elle exprime, en effet, le souci de marquer à autrui un intérêt direct, une attention spéciale.” Un autre exemple très courant peut être signalé avec les faire-part de mariage dans lesquels trop de parents se laissent aller à exprimer leur joie ou leur plaisir au lieu d’utiliser la bonne formule avec laquelle ils “ont l’honneur de vous faire part de...”. En effet, celle-ci, tournée vers autrui, donne de la considération au destinataire, alors que celle-là exprime une satisfaction égocentrique. Il s’agit de nuances certes, mais la courtoisie n’est-elle pas faite de ces raffinements ? Que dire sur ce sujet des faire-part consternants où ce sont les enfants entourés de leurs parents qui annoncent la bonne nouvelle, avec force pitoyables illustrations laissées à l’imagination débridée de l’imprimeur...

Edmond Burke, le clairvoyant politologue anglo-irlandais, exprime cette recherche systématique du raffinement à sa façon quelque peu poétique : La noblesse orne de sa grâce l’ordre civil, elle est le chapiteau corinthien d’une société policée.”

Les descendants de la noblesse revendiquent encore beaucoup d’autres vertus comme le respect de la parole donnée, la droiture, l’honnêteté intellectuelle, la recherche de l’excellence et de l’élégance, la générosité, le respect d’autrui, le courage, l’engagement pour des causes perdues... Tout cela peut paraitre bien prétentieux, car il est bien évident qu’aucun d’entre eux ne peut réunir tant de qualités, mais il est certain qu’ils s’efforcent peut-être plus souvent que d’autres de les mettre en pratique. De plus, les héritiers de la noblesse n’ont pas le monopole des valeurs précédemment évoquées : d’autres catégories sociales peuvent les revendiquer, mais elles se rencontrent ou tout au mois devraient se rencontrer sans doute plus fréquemment et en plus grand nombre dans ce milieu.

Après avoir essayé de recenser les vertus reconnues ou prêtées à la noblesse, il faut se demander comment les héritiers de ces familles assurent la transmission de leurs valeurs au fil des générations dans un monde de plus en plus éloigné d’elles.

2 . La transmission et la persistance des valeurs nobiliaires.

Pour assurer la pérennité de leur identité sociale les familles disposent d’un certain nombre de moyens, de substrats, de viatiques qui sont pour l’essentiel au nombre de trois : le patrimoine économique et foncier, le patrimoine social, le patrimoine symbolique.

Le premier est suffisamment éloquent et n’appelle guère d’explication complémentaire. On comprend bien que la possession multiséculaire d’un nom, d’une fortune et d’un château d’importance permet d’asseoir son identité sociale aux yeux de tous. En revanche, les deux autres substrats sont plus subtils.

Pour le patrimoine social, la sociologue Monique de Saint Martin reprend la définition proposée par Pierre Bourdieu, à savoir “l’ensemble des ressources qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations ou l’appartenance à un groupe, comme un ensemble d’agents... unis par des liaisons permanentes et utiles.” Ce capital est évidemment transmis quasi exclusivement par la famille ou la parentèle, mais peut se fortifier par la fréquentation de certaines écoles ou institutions telles que l’Ordre de Malte, le Jockey Club, la Société des Cincinnati ou l’ANF, bien évidemment.

Le patrimoine symbolique, quant à lui, est encore beaucoup plus délicat à définir. Monique de Saint Martin s’y est essayée en le présentant comme “l’appartenance à un ordre transcendant où la lignée dépasse l’individu ou même la famille, où l’héritier se croit et se dit non pas le propriétaire de biens transmis par ses ancêtres mais le maillon d’une chaîne ou le dépositaire non seulement d’un héritage économique et matériel mais aussi de règles, de devoirs, d’obligations, d’un système de valeurs souvent résumé dans le fameux “Noblesse oblige”. Font partie de ce patrimoine des notions telles que l’honneur du nom ou de la lignée, le lignage, l’ancienneté et l’illustration de la famille, les alliances contractées, “le goût du rite tel que le chatoiement du blason, le palimpseste des titres, le dédale des généalogies” , la participation à de grands rassemblements familiaux où sont exaltés les souvenirs et l’histoire de la famille ou à des commémorations comme l’émouvante et belle messe célébrée chaque année au mois de juin au cimetière de Picpus à Paris pour les victimes de la Terreur. Ce patrimoine est sans doute le plus important et le plus précieux, car il constitue l’essence même de la noblesse : on ne peut pas le lui enlever, on ne peut pas l’acheter, pas plus qu’on ne peut acheter un nom. Cela dit, il est bien évident que le cumul des trois patrimoines assure dans les conditions optimales la sauvegarde de l’identité nobiliaire. Il en est ainsi, par exemple, pour le duc de Brissac ou le duc de Rohan qui possèdent la totalité des éléments du patrimoine nobiliaire. Là encore la transmission est assurée par l’éducation reçue dans la famille qui est évidemment essentielle et irremplaçable, car tout cela ne s’apprend pas à l’école. Certains auteurs voient une contradiction entre le primat qui serait donné à la naissance et la valorisation permanente de l’éducation. Si, comme Nietzche, on peut penser que la naissance joue un rôle dans le caractère des individus, cela n’est en rien contradictoire avec la nécessité d’une éducation structurée, mais au contraire tout à fait complémentaire. En réalité, l’éducation familiale est plus nécessaire que jamais face à l’extraordinaire “mixité” sociale actuelle et à l’effondrement des connaissances des jeunes générations et pas seulement des jeunes générations dans le domaine de l’histoire et de la culture générale. Pendant longtemps la noblesse a pu se permettre de peu communiquer avec ses enfants, car les non-dits étaient fréquents dans ce groupe social homogène où les choses allaient de soi. Cette époque est révolue : “Le modèle muet ne suffit plus. Il est temps de vraiment dire les choses.” Il faut absolument donner à nos enfants un solide sentiment d’appartenance qui trop souvent leur échappe et il est évident que l’ANF peut grandement les aider dans ce domaine par ses publications, ses manifestations, ses réunions, ses conférences.

L’un des éléments essentiels du patrimoine symbolique se situe dans les alliances contractées par les familles issues de la noblesse. Celle-ci s’est toujours montrée à juste titre soucieuse de ses alliances. Il est évident que les modes de vie actuels ont pour conséquence d’entraîner une plus grande mixité sociale. Mais il n’est pas sûr que cette évolution sociale ne présente que des avantages, car le mariage reste toujours une aventure et il vaut mieux cumuler les affinités plutôt que les disparités. Il n’y a que les jeunes gens pour croire que le mariage est l’association de deux êtres seuls au monde, alors qu’il s’agit aussi de l’alliance de deux familles avec toutes ses conséquences sur les modes de vie, l’éducation, les fréquentations des enfants d’abord, puis des cousins ensuite...

De plus, l’ancienne France avait le mérite, par nombre de procédés, de permettre aux meilleurs éléments du tiers état d’accéder au second ordre. Cette fluidité sociale n’existe plus évidemment depuis que la noblesse est devenue bien involontairement une caste, ce qu’elle n’avait jamais été au temps de notre vieille monarchie. C’est peut-être ce qui explique de nos jours l’ampleur prise par la noblesse d’apparence. Une anecdote mérite d’être signalée dans ce domaine. Jean Gabin reçut au cours de sa brillante carrière la légion d’Honneur. Aux journalistes qui étaient venus lui demander ses impressions, il avait manifesté sa satisfaction tout en précisant cependant que “dans l’ancienne France, il aurait été anobli et que cela avait quand même une autre allure”.

Quoi qu’il en soit, les familles de la noblesse présentent une spécificité remarquable, à savoir un taux de fécondité toujours nettement supérieur au niveau national. C’est ainsi qu’entre 1890 et 1987, l’indice conjoncturel de fécondité oscille entre 3 et 4 enfants. Il résulte de ces chiffres le paradoxe suivant : le nombre de nobles va en s’accroissant alors que le nombre de familles tend à diminuer. En effet, chaque année ou presque des noms s’éteignent, même si le coefficient d’extinction n’est plus que de 0,28% par an à comparer à 0,95% en 1789.

En dépit de l’évolution des temps et des mœurs, il est quand même incontestable que la noblesse a su garder globalement une place de choix au sein de la nation comme nous avons pu le constater précédemment dans l’armée et dans l’Église, mais d’autres exemples pourraient encore être donnés dans la diplomatie, à l’Académie Française , à l’Académie des Sciences morales et politiques, dans le monde scientifique du XXe siècle, dans le monde littéraire. Enfin, ils sont également nombreux dans le monde des affaires, ce qui n’est pas nouveau contrairement à une légende tenace, car dès le XVIIIe siècle nombre de membres du second ordre s’étaient investis dans les activités industrielles. Dans certaines institutions culturelles ou protectrices du patrimoine, ils peuvent atteindre des scores extraordinaires : 50% des dirigeants des Vieilles Maisons Françaises, 75% à la Demeure Historique, 80% dans la Société de vènerie, 100% dans la Société des bibliophiles français, 100% dans la Société des Cincinnati...

Malgré les bouleversements du monde contemporain, malgré la vicissitude des temps, malgré l’éloignement progressif et inexorable de la société d’ordres qui l’a vu naître, la noblesse française a su jusqu’à ces dernières années préserver son identité sociale. Il y là un phénomène assez extraordinaire deux cents ans après la Révolution, même si certains auteurs considèrent qu’il s’agit là plus d’une fiction que d’une réalité. Cette étonnante persistance de l’identité nobiliaire a même fait l’objet d’une thèse d’habilitation par l’un des tout premiers connaisseurs de ce groupe social. C’est ainsi qu’il conclut l’un de ses meilleurs ouvrages sur l’interrogation suivante : “Sa persistance dépendra de l’aptitude des nouvelles générations à conserver la mémoire collective du groupe, à en maintenir la transmission séculaire, à se nourrir du passé tout en le faisant rester vivant.” La remarque est essentielle dans un monde banalisé, sans repère, toujours davantage porté à un égalitarisme forcené. Mais cette persistance jusqu’à présent sauvegardée ne doit pas faire illusion, car il est évident que dans la folle évolution de notre société, le danger actuel qui guette les familles descendantes de la noblesse est la dilution identitaire, contre laquelle il nous faut réagir vigoureusement et c’est bien là que l’ANF est plus nécessaire que jamais.
Depuis sa création, elle a admis près de 2500 familles distinctes sur les 3000 à 3200 estimées, soit environ 70%. Elle est par conséquent représentative de ce groupe social, même s’il lui reste encore à réaliser un gros travail de recrutement. Dans le monde contemporain, acharné à perdre chaque jour davantage ses repères, elle est manifestement appelée à jouer un rôle essentiel pour aider les familles de la noblesse à maintenir leur identité sociale, leurs valeurs morales et à développer le sentiment d’appartenance de ses membres, particulièrement nécessaire pour les jeunes générations, de moins en moins cultivées du fait des carences de l’enseignement actuel.

En guise de conclusion, nous voudrions revenir sur le pouvoir d’attraction encore exercé de nos jours par la noblesse et sur sa raison d’être. Philippe du Puy de Clinchamps avance pour sa part une explication intéressante : “A la brièveté décevante d’une vie d’homme, la noblesse oppose la longue continuité familiale, une continuité qui paraît défier le temps. Un noble affronte la mort et croit lui échapper en soumettant l’individu qui n’est jamais qu’un passager à une race dont la durée est indéfinie... Cette nostalgie de l’immortalité reste quand même, à notre sens, la raison profonde de son existence” et de son succès pourrait-on ajouter. Il est vrai que, arrivé à un certain âge, chacun se rend compte qu’une vie est extrêmement brève et qu’il est alors réconfortant de s’insérer dans un lignage à duré indéterminée. De son côté, Karl Ferdinand Werner rend hommage à la noblesse à la fin de son ouvrage déjà cité en ces termes : “C’est pourquoi nous aimerions conclure en exprimant notre admiration à tous ceux dont nous savons qu’ils ont été dignes d’appartenir aux élites par leurs sacrifices, leur goût de servir, leurs talents et leur altruisme. Il sont dignes d’être les modèles des élites actuelles et futures, car l’excellence à laquelle ils ont tendu restera toujours un idéal de vie.”

Pour toutes les raisons évoquées tout au long de ces propos, nous lançons un solennel appel par votre intermédiaire à vos cousins, vos frères, vos fils, vos amis qui n’ont pas encore rejoint nos rangs pour toutes sortes de raisons. En effet, il y a ceux qui connaissent et estiment l’ANF, mais s'en désintéressent et qui, semble-t-il, n’ont pas compris que l’objectif premier de notre association était l’entraide sous toutes ses formes. Il y a ceux qui ignorent l’ANF sous prétexte qu’il n’y a que des snobs et à ceux-là, nous disons : venez vite, il y en aura moins... Il y a ceux qui jugent le concept de noblesse dépassé ... Puissent-ils se convaincre que l’ANF n’a d’autre ambition que d’aider ses membres à épouser leur siècle en actualisant, dans leurs divers engagements, les valeurs de service illustrées par leurs prédécesseurs. Enfin, il y a ceux qui estiment suffisante la présence d’un des leurs dans l’association... Puissent-ils reconnaître qu’un effort d’entraide et de solidarité n’a de sens, de valeur et d’efficacité que par le nombre de ceux qui acceptent d’y participer.
Nous terminerons cet exposé sur la noblesse par une boutade inspirée à la fois de Christian de Bartillat et de l’abbé Sieyès : “Elle n’est rien ; elle se croit beaucoup. Elle demeure encore quelque chose.”

d’après Patrick Clarke de Dromantin

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