Actualités

Crédit: Jean Marie Guenois

Le Figaro : "Paul de Livron : « Ne devenez pas des photocopies, restez un original ! »"

28 juillet 2023 Revue de presse
Vue 871 fois

ENTRETIEN - Ce jeune homme de 31 ans a perdu l’usage de ses jambes lors d’un accident de randonnée. Ancien JMJiste, il construit un fauteuil roulant pour l’offrir au pape à Marseille, en septembre.

« Avec le recul, j’ai compris que, d’une certaine manière, mon handicap m’épanouit car il m’oblige à me dépasser! », explique Paul de Livron, (ici, dans son atelier, le 26 juillet).  Jean Marie Guenois

Paul de Livron est un ingénieur de 31 ans, diplômé de l’École nationale supérieure d’arts et métiers.

LE FIGARO. - Vous vivez en fauteuil roulant depuis dix ans à la suite d’une chute dans les calanques de Marseille. Comment aviez-vous réagi à l’époque ?

Paul de LIVRON. - J’avais 21 ans, je devais partir pour une année de spécialisation en Amazonie, en ingénierie forestière. Tous mes projets de vie sont tombés à l’eau. Une année de rééducation m’attendait et, à 21 ans, tourner en rond est pesant. Toutefois, même si j’avais perdu mes jambes, je conservais l’usage de mes mains, j’étais bien entouré par ma famille et mes amis, et je voyais autour de moi, dans le centre de rééducation, des situations plus dramatiques. Je me suis alors fait cette promesse : plus jamais je ne m’ennuierais. Au lieu de me lamenter, j’allais vraiment profiter de ce que je pouvais encore faire.

LE FIGARO. - Vous étiez et demeurez un catholique convaincu, vous êtes-vous révolté ?

Paul de LIVRON. - Non, je ne me suis pas révolté. J’ai compris qu’aller bien était une forme d’exception. Une vie normale est une vie où il vous arrive des choses. Tout le monde reçoit un jour ou l’autre une tuile, et chacun a son lot de difficultés. Je ne pouvais pas me juger victime d’une injustice particulière. Je ne me suis donc pas révolté contre Dieu, qui aurait fait tomber sur moi une misère.

LE FIGARO. - Vous avez déjà vécu plusieurs JMJ. Quels en sont vos souvenirs ?

Paul de LIVRON. - Je suis allé à Madrid avec Benoît XVI et à Cracovie avec François. J’avoue que j’avais alors été choqué par le pape François, qui nous demandait de « sortir de nos canapés » alors que nous étions là, au premier rang, dans nos fauteuils roulants… À l’époque, je n’étais pas particulièrement un grand fan du pape François, j’ai trouvé qu’il avait manqué de finesse, et j’avais envie de lui dire deux mots. C’était encore proche de mon accident, je souffrais tous les jours, j’avais une sensibilité à fleur de peau. Mais c’est du passé et je trouve ça amusant de pouvoir lui offrir une sorte de canapé roulant quand il viendra à Marseille en septembre. C’est un peu une façon pour moi de boucler la boucle, dix ans après mon accident.

LE FIGARO. - Un canapé roulant ?

Paul de LIVRON. - J’ai d’abord créé un modèle de fauteuil roulant en bois que j’utilise et que je voudrais rendre accessible aux plus modestes. Il est performant, léger, confortable. J’ai créé un autre modèle plus élaboré pour le pape, que j’aurais voulu terminer pour ces JMJ en lui offrant à Lisbonne, au milieu de tous les jeunes. C’était pour moi une façon de montrer que tout est toujours possible, que le handicap peut aussi faire ressortir des ressources insoupçonnées, mais j’ai encore du travail. Ce cadeau arrivera donc à Marseille, je m’y emploie tous les jours. J’ai pu présenter au pape la maquette du projet et il a accepté de le parrainer. Je voudrais aussi créer une nouvelle série pour des personnes handicapées vivant sous le seuil de pauvreté. J’ai d’ailleurs lancé une cagnotte sur internet pour financer ces projets*. Le 23 septembre, François va découvrir le fauteuil et je ne crois pas qu’il puisse être déçu. En plus de l’esthétisme, il y a le confort, qui est supérieur à son fauteuil roulant actuel. Les deux bras sont réalisés à partir d’un bois brûlé de la charpente de Notre-Dame de Paris. Le reste du fauteuil est constitué de bois russe et ukrainien, unis dans un siège qui portera ce pape médiateur de paix. Et il y a même un petit secret dans ce fauteuil papal…

LE FIGARO. - Un secret ?

Paul de LIVRON. - J’ai eu un passage à vide en 2020 après une période en entreprise où j’occupais un rôle d’ingénieur, mais sans beaucoup de créativité. Je me suis retrouvé au chômage, et j’attendais de comprendre ce que Dieu voulait de moi. Un ami m’a proposé de me rendre à la béatification de Carlo Acutis, un jeune italien né en 1991 et mort en 2006 d’une leucémie foudroyante. C’était un geek, comme moi, passionné d’informatique. J’ai été très touché par l’une de ses phrases: « Tous les hommes naissent originaux, mais beaucoup meurent comme des photocopies. » Cela m’apaisait, c’était la réponse que j’attendais. J’ai aussi appris que Carlo Acutis avait offert toutes ses souffrances pour le pape et pour l’Église. J’ai pu obtenir une relique du jeune béatifié, que j’ai placée dans le bois, au cœur du fauteuil roulant du pape, voilà le secret!

LE FIGARO. -  Beaucoup de jeunes qui se trouvent à Lisbonne craignent pour leur avenir, qui leur paraît bouché. Que leur dites-vous ?

Paul de LIVRON. - Carlo Acutis est l’un des saints patrons de ces JMJ. Je leur répète sa phrase: « Ne devenez pas des photocopies, restez un original ! » Si la vie est source de morosité, c’est que nous devenons tous des photocopies.

LE FIGARO. - Vous avez traversé une épreuve terrible. Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui connaissent des difficultés ?

Paul de LIVRON. - J’en ai bavé, c’est vrai, et ce n’est pas fini, mais je vais vous dire quelque chose qui a été un déclic dans ma vie : avec le recul, j’ai compris que, d’une certaine manière, mon handicap m’épanouit, car il m’oblige à me dépasser. Je ne dis pas qu’il faut se créer des difficultés, mais une vie trop facile me conduisait à l’ennui. Au contraire, les obstacles m’obligent à inventer, à demander de l’aide, à être créatif. Pour moi, la contrainte fait naître la créativité et réveille l’intelligence. Cela peut paraître ahurissant, mais je m’éclate avec mon handicap parce que je suis avant tout un ingénieur, un créatif et cela me pousse tous les jours à trouver des solutions.

LE FIGARO. - En quoi votre foi chrétienne vous aide-t-elle ?

Paul de LIVRON. - J’ai eu des moments de crise d’angoisse terrible : galérer pour trouver un logement, un travail, voir ses amis partir pour un super week-end et rester là, seul. Parfois, je n’avais pas d’autres solutions en attendant que ça passe que de partir rouler dans la rue avec mon fauteuil en priant le chapelet pendant des heures. Mais je n’ai pas de recettes, je ne suis pas un religieux, ni un vieux sage. Mais, oui, je prie et je crois.

 

*https://fr.ulule.com/apollo/

 

 

Lire l'article sur www.lefigaro.fr

 

Par Jean-Marie Guénois

le 28 juillet 2023




Proposer une actualité